Rebiya Kadeer et le peuple ouïgour

Le 23 octobre 2005, à l’Info Video-Center à Luxembourg, environ 80 personnes, pour la plupart membres d’Amnesty International, de l’’ACAT et de Les Amis de Tibet ont eu l’occasion de rencontrer Rebiya Kadeer, une activiste des droits de l'Homme de l'ethnie ouïgoure. Avec Sidik Hadji Rouzi, son mari, et deux autres compagnons, Rebiya Kadeer faisait une tournée européenne (Suisse, Luxembourg, Belgique) de quelques jours pour sensibiliser l’opinion publique et le monde politique européens aux souffrances du peuple ouïgour. 

Le peuple des Ouïgours est un des peuples minoritaires de la République Populaire de Chine. Il parle une langue de la famille turque et est de religion islamique. Avec environ 9 millions de personnes, les Ouïgours constituent plus ou moins la moitié de la population de la région Xinjiang ou Turkestan Oriental, qui est  trois fois plus grande que la France. 

Au milieu du 18ème siècle, la terre ouïgoure a été conquise par les Manchous qui à l’époque régnaient également sur la Chine. Cependant, pendant deux siècles, les dirigeants manchous, et ensuite chinois, ont laissé une large mesure d’autonomie aux Ouïgours.

Cela a changé à partir de 1949 quand les communistes ont pris le pouvoir en Chine. Pour réaliser leur idée de « progrès » social et économique, les communistes chinois croyaient – et croient toujours – devoir imposer la culture chinoise à tous les peuples qui se trouvent sous leur domination.

Maintenant les Ouïgours se trouvent confrontés à une situation d’oppression par les dirigeants chinois qui est tout à fait comparable à celle du peuple tibétain. Comme au Tibet, de grandes parties du Xinjiang ont été colonisées par des colons chinois qui constituent maintenant presque la moitié de la population dans cette région, et la grande majorité de la population de la capitale régionale, Urumqi.

De plus en plus de restrictions sont appliquées à l’enseignement en langue ouïgoure et à la culture ouïgoure en général. La langue chinoise – qui est aussi différente de l’ouïgour qu’elle l’est de la langue française – est imposée dans toutes les domaines, mais peu nombreux sont les Ouïgours qui parviennent à la maîtriser vraiment bien.

Il arrive parfois que des Ouïgours essaient à résister par les armes à la domination chinoise et alors les autorités chinoises prétendent que cette résistance fait partie du « terrorisme international ».

Née en 1947 dans une famille pauvre, Madame Kadeer avait fait une carrière pleine de réussite comme entrepreneur. Elle commença par une entreprise de blanchisserie. Par la suite, elle a élargi l'éventail de ses activités par une compagnie de commerce et un grand magasin.

Rebyia Kadeer est devenue riche, mais elle ne négligeait pas pour autant à s'engager dans des activités pour soutenir la communauté ouïgoure, notamment par la création d'un projet de microcrédit pour aider des femmes ouïgoures à créer des petites entreprises.

Son succès en tant que femme d'affaires fut une des raisons pour laquelle les autorités chinoises l'ont désignée comme une des représentantes à la IV ème Conférence pour les Femmes des Nations Unies, qui fut organisée à Pékin en 1995. Elle était également membre de la Conférence Consultative Politique de la République Populaire de Chine, mais en 1998 les autorités chinoises empêchèrent sa réélection à cette fonction, parce qu'elle réfusait de condamner son mari, Sidik Hadji Rouzi, qui s'était enfui aux Etats Unis, où il faisait des déclarations qui ne plaisaient point aux autorités chinoises.

En août 1999, Madame Kadeer fut arrêtée à Urumqi, la capitale du Xinjiang, et condamnée à 8 ans de prison sous la charge d'avoir “divulgué des secrets d'Etat”, et cela pour avoir envoyé des coupures de presse à son mari. En effet, celui-ci s'était enfui aux Etats-Unis et contribuait là-bas à des émissions en langue ouïgoure de « Radio Free Asia », dans lesquelles il condamnait durement la politique des autorités chinoises envers la population ouïgoure. Madame Kadeer fut arrêtée quand elle voulait rencontrer une délégation du Congrès américain qui faisait un examen de la situation des droits de l'Homme au Xinjiang. Les autorités chinoises prétendent que Madame Kadeer était en possession d'une liste de 10 personnes “soupçonnées d'activités séparatistes”.

Le 14 mars 2005, elle est mise en liberté avant le terme de sa peine, selon la version officielle pour des raisons de santé, mais en réalité sous la pression des Etats-Unis, dont le ministre des affaires étrangères, Condoleeza Rice qui avait plaidé fortement en faveur de sa libération. Sur les six ans que Rebiya Kadeer a passés en prison, elle en a vécu deux dans une cellule complètement obscurcie. Elle même n'a pas été soumise à la torture, mais elle a vu que d'autres prisonniers y étaient soumis.

Par ailleurs, sa mise en liberté était assortie d'un banissement de son propre pays: le 17 mars 2005, elle était placée dans un avion avec destination Etats-Unis, le pays où habitent déjà son mari et 5 de ses 11 enfants. Les autres enfants vivent encore au Xinjiang, où ils sont en fait des otages du gouvernement chinois pour assurer la “bonne conduite” de Rebiya Kadeer... Cependant, la cause de son peuple opprimé lui tient tellement à coeur qu'elle ne se laisse pas fermer la bouche par de telles menaces.

Après la conférence, une dizaine de personnes ont accompagné nos amis ouïgours à un dîner au cours duquel le débat sur la situation au Xinjiang s’est poursuivi. On a pu constater que le peuple tibétain profite de la grande popularité du Dalaï-Lama dont le charisme lui assure beaucoup de soutien moral dans le monde entier. A cela, un des compagnons de Rebiya Kadeer a répondu qu’elle pourrait très bien être considérée comme « le Dalaï-Lama ouïgour ».  Nos amis ouïgours ont estimé qu’il serait extrêmement utile si les résistants pacifiques ouïgours et tibétains unissaient leurs forces pour insister auprès des autorités chinoises sur la nécessité d’introduire une véritable autonomie pour les peuples minoritaires de la République Populaire de Chine, au lieu de l’actuelle « autonomie de façade ».

Reinte Hoslbergen

Photo: Radio Free Asia

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