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De l'entraînement de l'esprit à la plasticité du cerveau - Les conditions intérieures d'un bonheur authentique. Matthieu Ricard
à Luxembourg Le 6 juin dernier, Matthieu Ricard était au rendez-vous de Les Amis du Tibet, Luxembourg pour une conférence au Centre Culturel Prince Henri à Walferdange. Malgré le congé de Pentecôte et le retour du beau temps, quelque 350 intéressés avaient fait le déplacement. Ci-après deux témoignages de cette soirée mémorable Il ne faut pas s'étonner si les idées évoquées par notre conférencier rappellent celles du Dalaï-Lama. Tous deux puisent dans la même source de sagesse. En citant des exemples pour illustrer ses idées, Matthieu Ricard ne manque pas d'un humour assorti de douceur et de sagesse. Matthieu Ricard débuta sa conférence en posant la question de savoir pourquoi il faut entraîner son esprit. Certes, chacun d'entre nous développe son esprit d'une manière ou d’une autre, mais souvent il s'agit d'un processus semi passif : nous nous laissons emporter par le flot de nos expériences. Souvent il arrive que nous soyons surmenés par les événements quotidiens qui nous soumettent à des vagues d'émotions très violentes, tantôt sous forme de hauteurs de joie, tantôt de profondeurs de tristesse. L'entraînement de l'esprit, par contre, est un processus volontaire où rien n'est laissé au hasard. Il faut que nous nous rendions compte de la sélectivité de notre perception: sans en être conscients, nous déformons notre image de la réalité. Il serait faux de nier l'influence des conditions extérieures sur nos états mentaux. Bien sûr, il est beaucoup plus facile d'être heureux si l'on est riche et en bonne santé que si l'on vit dans la pauvreté et la maladie. Mais, en général, nous avons tendance à surestimer l'importance de ces conditions extérieures. Si vous êtes obsédé par des états mentaux négatifs, alors, même si vous venez d'acquérir un appartement de luxe, avec tous les conforts imaginables, quelque chose dont vous avez toujours rêvé, la première chose que vous chercherez, ce sera une fenêtre pour vous en jeter....Par contre, les personnes qui tombent sous l'influence de conditions extérieures très difficiles, attrapent une maladie incurable, par exemple, ceux-là, le plus souvent, auront tendance à s'habituer progressivement à cette nouvelle situation, à s’y résigner en quelque sorte. Leur malheur n'est pas si profond qu'on puisse l'imaginer. De l'autre côté, on s'habitue très vite à la richesse qui cesse alors d'être une source de bonheur. En vérité, notre bonheur est seulement déterminé pour 15 % par les conditions extérieures. Des études neurologiques et psychologiques l'ont confirmé. Il faut se rendre compte que notre contrôle sur le monde extérieur est de toute manière aléatoire et souvent plutôt imaginaire. Matthieu Ricard fait une distinction importante entre le bien-être et le bonheur. Le bonheur est un état mental aléatoire qui ne peut durer. A la longue, il devient ennuyeux. Le bien-être, par contre, est un état d'esprit persistant qu'il faut acquérir par l'entraînement. C'est un état mental qui survit aux changements continus de l'humeur. Le bien-être peut s'accompagner tantôt d'un bonheur maîtrisé, tantôt d'une tristesse maîtrisée. Il ne faut pas non plus surestimer l'influence des facteurs génétiques, héréditaires. En effet, les études neurologiques ont démontré une plasticité incroyable de notre cerveau qui peut changer considérablement selon les influences auxquelles il est exposé. Les états mentaux persistants, positifs où négatifs, peuvent avoir une forte influence sur le développement de l'esprit, une influence qui peut durer pendant toute la vie. Cela souligne la nécessité impérative de combattre les "toxines mentales": les sentiments négatifs tels la colère, la haine, la jalousie. Il est aussi important de cultiver les états mentaux positifs, l'amour, l'altruisme, la compassion. Il faut cultiver sa conscience, comme le jardinier cultive son jardin. En effet, l'homme a la capacité d'agir sur sa conscience. D'abord, il faut se rendre compte du fait que le "moi", l'"ego", n'est qu'une construction mentale. Quand, par exemple, vous êtes saisi par la colère, il faut regarder consciemment votre état mental momentané, votre colère, et vous souvenir de votre sérénité à d'autres moments. Cela rendra nettement plus facile de contenir votre colère dans des bornes acceptables. L'ego est la racine de toutes les toxines mentales. L'égoïste est tellement obsédé par soi-même, qu'il ne peut plus voir soi-même. La méditation aide à échapper de ce cercle vicieux de colère, de haine et de jalousie. Combien de temps faut-il pour arriver à cette libération, cet éveil? Rigolant un peu, Matthieu Ricard dit qu'il faut 30 ans de méditation. Et si quelqu'un fait objection parce qu'il est trop "pressé"? Dans ce cas, ajoute-t-il, cela lui prendra au moins 50 ans! Mais comme pour apaiser son public, Matthieu Ricard ajoute toute de suite que l'on peut obtenir des résultats sensibles avec un investissement de temps et d'effort nettement moindre. Dans notre culture, qui a d'autres priorités que la culture tibétaine, il n'est pas possible, pour la plupart d'entre nous, de consacrer une vie entière à la méditation. Heureusement, une méditation de 20 minutes par jour pendant quelques années peut déjà contribuer beaucoup à la libération de sa conscience et à la suppression des "toxines mentales". En fin de conférence, Matthieu Ricard a montré quelques diapositives dont une bonne partie concerne une recherche scientifique menée aux USA par des neurologues. A l’aide notamment d'encéphalogrammes, ils mesurent certaines activités cérébrales. Or, si la méditation a une certaine valeur, si elle nous aide à maîtriser notre conscience, il doit être possible de mesurer une différence entre des cerveaux entraînés et des cerveaux qui ne le sont pas. Cette équipe de neurologues a donc fait une comparaison entre un groupe de moines bouddhistes fort avancés dans la méditation et un "groupe de contrôle" composé de personnes n’ayant pas eu d'expériences contemplatives. La conclusion intermédiaire est que les "spécialistes en méditation" disposent de capacités nettement mieux développées pour "mobiliser" délibérément certains états mentaux, comme la compassion, que les personnes du "groupe de contrôle". Alors, qu’attendons-nous pour entraîner notre esprit ? Reint HOLSBERGEN Alors qu'il était jeune chercheur en biologie moléculaire dans l'équipe du prix Nobel François Jacob, Matthieu RICARD est parti s'installer au Népal où il a reçu l'enseignement de grands maîtres : Kangyur Rinpoché puis Khyentsé Rinpoché. Pour son 3ème passage au Luxembourg, l’interprète officiel du dalaï-lama proposa une conférence sur l’éveil de la conscience et la plasticité cérébrale. Une fois des petits problèmes d’ordre technique surmontés et après une brève introduction par le président des Amis du Tibet, Matthieu RICARD a su attirer l’attention d’un auditoire plein à craquer durant plus d’une heure. « Le bonheur, ça s’apprend »- ce fut une sorte de leitmotiv de cette conférence d’un contenu dense, très cohérent et au cours de laquelle Matthieu RICARD a souligné l’immense potentialité inhérente à tout être humain de changer, voire de transformer sa vie. Si le bagage héréditaire (« l’inné ») et les conditions externes/le milieu (« l’acquis ») ont certes une influence non négligeable dans l’évolution humaine, des recherches récentes en neurosciences et en sciences contemplatives révèlent toutefois la capacité de chaque être humain de changer et de progresser en adoptant une attitude déterminée et de transformer peu à peu son paysage mental, sa façon d’être. C’est pourquoi il importe de cultiver son mental et de s’entraîner sans relâche avec comme objectif le dépassement de l’ignorance et, de là, la libération de la souffrance. Autre sujet passionnant de cette conférence : nos émotions, nos passions qui font la « couleur de l’existence » mais qui s’avèrent bien souvent comme étant une lame à double tranchant, puisqu’elles nous procurent certes du bonheur, mais un bonheur limité, fragile, voire dépendant des circonstances extérieures. Or, le vrai bonheur, le bonheur authentique, est, selon Matthieu RICARD, intimement lié à un état d’être, et non d’avoir. Afin d’arriver à surmonter, voire à dépasser nos émotions, il importe d’entretenir un dialogue intelligent avec ces états psychologiques troublants que M. RICARD qualifia de « toxines mentales ». De telle sorte, nous découvrirons les mécanismes du bonheur et de la souffrance, ce qui nous permettra peu à peu de transformer nos esprits. Pour en arriver là, M. RICARD esquissa une sorte de « voie royale » en proposant à ses auditeurs d’adopter l’attitude suivante à chaque fois qu’une émotion troublante se lève en nous, qu’il s’agisse d’une colère, d’une jalousie, d’une peur ou de n’importe quel autre type d’émotion : ° tout d’abord, il s’agit d’accepter l’émotion telle qu’elle se présente en nous puisqu’il s’agit bel et bien d’un fait qu’on ne peut pas nier : l’émotion est là, en nous ; ° ensuite, il s’agit d’ oublier la situation/l’objet qui nous a confrontés à telle ou telle émotion et de regarder uniquement l’émotion elle-même sans vouloir l’analyser, l’interpréter, etc. ; ° et finalement, en adoptant une position d’observateur, l’émotion à laquelle on est confronté se fondra peu à peu et finira par disparaître. Peu importe le type de ces « toxines mentales », chaque émotion trouve sa racine dans ce que le conférencier appela « le moi-séparé » des êtres humains. Or, le but de toute pratique spirituelle (méditation, prière,..) est précisément d’arriver à dépasser ce sentiment de séparation, d’isolement et d’accéder à ce sentiment d’unité inné, inhérent à chaque être humain. En pratiquant avec détermination, diligence et avec patience, on peut accéder tôt ou tard à cette base de la conscience, à cet état de pure conscience et à cette liberté intérieure qui nous rendra capable d’être un avec chaque situation, un avec chaque émotion qui se présente en nous à un moment donné. Afin d’illustrer ses propos, M. RICARD fit référence à l’exemple du miroir qui reflète à chaque instant tout ce qui se présente à lui sans être affecté par une quelconque impression : le beau comme le laid, le miroir ne garde rien en lui, il n’est pas touché/affecté par une impression quelconque. Pour conclure son exposé, Matthieu RICARD raconta l’histoire d’un chercheur spirituel qui s’adressa à un moine zen en lui demandant combien de temps il fallait compter pour accéder à l’état d’illumination. « Environ 30 ans », telle fut la réponse du moine. « Quoi, si longtemps ? mais j’suis pressé moi ! », lui répondit son vis-à-vis. Le moine rétorqua : « Alors dans ce cas là, il faut compter au moins 50 ans ! » Constant KIFFER |