Interview avec M. Eugène BERGER, 
Secrétaire d’Etat à l’Environnement 
(Parti Démocratique).

Tibet-Info 3/1999

AdT : Que vous inspire le Tibet ?

E.B. : Un paysage merveilleux, un peuple extraordinaire. Les Tibétains ont une culture très riche, ils prêchent la non-violence et essaient de vivre en harmonie avec eux-mêmes, les autres et la nature. A bien des égards ils pourraient être des exemples pour nous.

AdT : Y avez-vous déjà été, quelles furent vos impressions?

E.B. : J'ai connu le Tibet en 1991. Je faisais partie d'une expédition à la face nord du Mont Everest, que les Tibétains appellent 'Chomo-lungma'. L'équipe rejoignait le camp de base au pied de la montagne à partir du Népal. Les toutes premières impressions après avoir traversé la frontière à Zhangmu n'étaient pas des plus réjouissantes. Les fonctionnaires et soldats chinois étaient omni-présents, des échanges avec la population autoch-tone difficiles voire impossibles. Les douaniers chinois donnaient des coups de pieds aux Tibétains qui avaient le malheur d'être assis sur le chemin de leur passage…

Après avoir relié Tingri en camions, nous avons continué par un trekking de plusieurs jours à travers des régions très sauvages. C'est à cette occasion que j'ai vraiment eu le coup de cœur! Le paysage du haut plateau est absolument superbe. A première vue, la nature paraît aride, mais en y regardant de plus près, on découvre plein de choses, des plantes, des animaux. Et puis, loin des militaires qui restent campés le long des axes importants, j'ai eu des contacts très chaleureux avec les Tibétains. Nous nous sommes arrêtés dans des petits villages où les enfants nous chantaient des ballades le soir au bivouac. Nous avons croisé à presque 5000 mètres d’altitude des nomades qui nous invitaient à boire le thé dans leur tente. Il y en avait qui n'avaient encore jamais vu un homme blanc, nous communiquions par des gestes et des rires.

Trop souvent, on ne représente le Tibet que par la ville de Lhassa, les moines, les temples. Dans la vallée de Rongbuk, nous avons trouvé des restes de temples détruits par les Chinois, c'était révoltant à voir. Près du camp de base, il y avait de nouveau des militaires chinois et  les Tibétains qui vivaient près de là étaient à nouveau renfermés. Ils avaient l'air anxieux, on les sentait pas vraiment libres.

En 1992 quand j'ai foulé le sommet de l'Everest, je suis entré à plus de 8000 mètres d’altitude au Tibet. Là heureu-sement il n'y avait pas de garde chinois. Vu de tout haut, le Tibet paraît doux, presque comme une plaine de sable pour enfants. Je compte bien retourner avec ma famille au Tibet dans les années à venir.

AdT : Quel jugement portez-vous sur la politique chinoise au Tibet, surtout en matière de droits de l'homme ?

E.B. : Au début de l'occupation dans les années cinquante et soixante, les répressions étaient très violentes, des centaines de milliers de Tibétains sont morts. Difficile alors de parler de respect des droits de l'homme. Ceux-ci ont constamment été bafoués.

La dernière décennie, les autorités de Pékin semblent avoir pris une nouvelle option. De plus en plus de Chinois s'installent au Tibet. Ils essaient d'imposer leur style de vie, ils prônent une certaine culture de la consommation (la télévision, les jeux d'amusement, le coca, etc.) jusque là inconnue des Tibétains. Il semble qu'il y ait de plus en plus de jeunes Tibétains qui commencent à s'y plaire. C'est la mainmise en douceur sur tout ce qui à trait à la culture, les traditions, les modes de vie, la religion. La langue tibétaine n'est plus enseignée dans les écoles alors que c'est un des éléments les plus importants de l'identité culturelle. Les Chinois con-tinuent à occuper les postes clefs, contrôlent la presse et limitent les autochtones dans leurs libertés individuelles. Si la situation a donc évolué les dernières années, on ne peut pas dire que les droits de l'homme soient toujours respectés actuellement.

AdT : Qu'est-ce que l'Occident devrait faire de plus en faveur du Tibet, à l'égard de la Chine notamment ?

E.B. : Tout d'abord il s'agit de rendre attentif à la situation au Tibet. Les associations telles que "Les Amis du Tibet" font un très bon travail, des films sur les grands écrans ont aussi sensibilisé beaucoup de gens.

Je pense qu'actuellement, les Occidentaux  sont en général conscients de la situation et des problèmes au Tibet. Mais ce sont les politiques qui devraient afficher une position plus volontariste et déterminée vis-à-vis des autorités chinoises. Il y aurait moyen de faire pression par le biais des échanges commerciaux.

La Chine a besoin p.ex. d'un certain apport technologique de l'extérieur. Malheureu-sement, les intérêts éco-nomiques prévalent souvent sur les droits des hommes, et de peur de perdre un contrat lucratif, la question du Tibet n'est à peine abordée lors des rencontres au plus haut niveau. L'Occident devrait soutenir plus ouvertement la cause tibétaine notamment en réclamant une plus grande autonomie du Tibet.

AdT : Qu'est ce que le Luxembourg pourrait faire à votre avis ?

E.B. : Dans le passé, des députés ont interpellé le Gouvernement au sujet de la situation au Tibet. Des initiatives symboliques telles que hisser le drapeau tibétain le 8 mars dans les mairies ont été lancées avec plus ou moins de succès.  Il faut d'autre part être conscient que le Grand-Duché n'a aucun poids sur l'échiquier mondial face à la Chine. N'empêche que le Luxembourg devrait penser à prendre des initiatives au niveau européen pour que la Communauté adopte une stratégie plus cohérente et déterminée dans la question. C'est à ce niveau que les responsables politiques devraient donc agir. Le Luxembourg peut d'autre part soutenir les communautés tibétaines vivant en exil par le biais d'ONG comme "Les Amis du Tibet". Je suis persuadé que le nouveau Gouvernement continuera à épauler pleine-ment ces programmes de coopération  et qu'ils peuvent prendre encore plus d'ampleur.

Les dernières années, de plus en plus de problèmes en-vironnementaux se font sentir au Tibet et il serait utile de prévoir des initiatives dans ce domaine afin de préserver ce fabuleux espace naturel qu'est le haut plateau du Tibet. Il faudrait sérieusement penser à un projet de coopération au Tibet même qui aille dans le sens de la préservation de la nature et du développement durable.

AdT : Que pensez-vous de la voie du milieu choisie par le Dalaï-Lama ?

E.B. : C'est certainement la bonne voie et elle est à de nombreux égards significative de la démarche des Tibétains à résoudre les problèmes dans la paix et sans violence. Actuellement, il est difficile de concevoir que le Tibet soit totalement indépendant à court terme alors que l'autonomie culturelle devrait être possible, d'autant plus que celle-ci ne mettrait pas en question les intérêts géostratégiques de la Chine dans cette région. J'espère que le Dalaï-Lama trouvera le plein appui des Occidentaux et aussi des Luxembourgeois dans sa démarche.

Interview : O.Mores